(4/4) Intégrer la voiture partagée dans le système de transports collectifs : un potentiel à déployer

Les lignes de covoiturage peuvent être déployées dès maintenant comme une première brique de transport express. Elles produisent déjà des résultats lorsque les principaux facteurs de succès sont réunis. Leur potentiel augmente ensuite à mesure qu’elles s’intègrent à un système multimodal plus complet.

🔍 Série - Lignes de covoiturage express : construire une alternative performante à la voiture solo

Dans cette série d’articles, nous proposons une compréhension concrète des lignes de covoiturage express : leurs fondamentaux, leur confrontation aux enjeux opérationnels, et les conditions dans lesquelles elles peuvent transformer durablement les mobilités.

Le point de départ est simple : dans les territoires périurbains et ruraux, la voiture solo reste souvent l’offre la plus performante. Les lignes de covoiturage cherchent à construire une alternative crédible en s’appuyant sur les voitures déjà en circulation, avec une offre fréquente et un fonctionnement sans réservation.

Les quatre articles montrent comment des voitures déjà en circulation peuvent devenir une offre de transport collectif express, à quelles conditions cela fonctionne, pourquoi les trajectoires de montée en charge sont différentes selon les territoires, et comment ces lignes peuvent s’intégrer à un système multimodal plus large.

Pourquoi et comment faire fonctionner des lignes de covoiturage express

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Lignes de covoiturage dans la région lyonnaise : le démonstrateur du modèle

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Mettre en œuvre les principes et répliquer les recettes qui fonctionnent : retours d’expérience

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Les lignes de covoiturage sont concurrentielles lorsqu’elle réunissent fréquence, positionnement et qualité des arrêts, information voyageur performante, intermodalité, stratégies de pilotage et d’animation adaptées.

Leur potentiel augmente à mesure qu’elles s’intègrent à un système multimodal plus complet. Arrêts mutualisés avec les cars, rabattement, diffusion, information voyageurs, tarification et pilotage public de la route permettent de réduire le coût généralisé du trajet et de rendre l’alternative plus compétitive face à la voiture solo.

Les lignes de covoiturage déployées aujourd’hui constituent les premières briques d’un réseau routier qui intègre la voiture au système multimodal. Elles produisent des apprentissages opérationnels, structurent progressivement les usages, et ouvrent la voie à un système de transport express plus performant lorsque les cars express et le vélo seront mieux articulés autour de hubs et de politiques publiques de partage de la route.

Lignes de car express et lignes de covoiturage express : l’alliance qui rend le report modal possible

Dans les centres-villes, l’alternative à la voiture fonctionne parce que l’offre est fréquente et redondante : métro, tram, bus, vélo, marche se renforcent. Développer le covoiturage n’y est d’ailleurs pas nécessaire ni souhaitable, car il y concurrence ces alternatives plus efficaces pour réduire la congestion et les émissions de CO2.

Hors des centres-villes, l’approche doit être similaire, mais adaptée. Là aussi, c’est la complémentarité et la redondance des offres qui permet d’offrir une alternative crédible à la voiture solo. Mais, contrairement aux centres-villes, la voiture partagée devient un maillon incontournable pour rendre le système plus compétitif face à l’autosolisme.

C’est ce que permet la combinaison des lignes de car express et des lignes de covoiturage express : le car apporte de la capacité et des horaires lisibles sur les flux les plus massifs ; le covoiturage express augmente les possibilités de départ, couvre des flux plus fins, et offre une solution entre deux cars ou en cas de perturbation.

Une étude de l’Institut des Mobilités en Transition intitulée « Conditions de réussite et potentiel des lignes de car express ainsi que de leur couplage aux lignes de covoiturage” montre qu’une combinaison d’une ligne de car express avec une ligne de covoiturage express peut réduire de 45 % le coût généralisé par rapport à la voiture individuelle.

Les cars express peuvent déjà présenter un coût généralisé inférieur à la voiture sur certaines liaisons. Le couplage avec des lignes de covoiturage express améliore encore la couverture, la fréquence et la robustesse du système, notamment lorsque les flux ne justifient pas partout la même capacité. Si un car passe toutes les 20 minutes, qu’une ligne de covoiturage permet de partir entre deux cars, et que les arrêts sont mutualisés, le système global devient plus robuste que chacun des modes pris séparément.

Le potentiel des Services Express Routiers

Les Services Express Routiers donnent un cadre de déploiement à cette route multimodale. Brique routière des SERM, les SER organisent des services express combinant lignes de cars express, lignes de covoiturage express, hubs et modes actifs. Leur systématisation, en complément des renforts de TER ou de RER métropolitain, permettrait un accès généralisé aux transports express.

Un rapport d’Ecov pour l’IMT et Transport & Environnement modélise un déploiement national des Services Express Routiers : 11 468 communes pourraient être desservies, contre 1 402 aujourd’hui par le TER. Ce maillage couvrirait 23 millions d’habitants supplémentaires. Parmi les nouvelles communes desservies, plus de 5 000 affichent un revenu médian inférieur à la moyenne nationale, ce qui en fait aussi un enjeu de justice sociale et d’équité territoriale.

À maturité, les Services Express Routiers pourraient faire passer la part modale des transports collectifs de 10 % à 22 % dans les zones desservies. Cette progression éviterait 26,5 milliards de kilomètres parcourus en voiture chaque année.

Sur le périmètre modélisé, la réduction du trafic automobile représenterait 3,8 MtCO₂ évitées par an. Ce niveau d’impact permettrait d’atteindre les objectifs nationaux 2030 à la fois sur le report modal et sur le covoiturage.

Le bilan économique modélisé est également positif. Les économies directes pour les ménages sont estimées à 9,3 milliards d’euros par an, et à 11,4 milliards d’euros en intégrant les recettes de partage de frais perçues par les conducteurs.

Avec un coût de production estimé à 9 milliards d’euros par an, le gain économique net direct atteindrait 2,4 milliards d’euros par an. Les externalités évitées — émissions de CO₂, pollution de l’air, accidents — ajouteraient 2,5 milliards d’euros de gains socio-environnementaux par an.

Dans les territoires moins denses, l’enjeu est d’adapter cette logique multimodale à des flux plus faibles. Une ligne de covoiturage, un car, du covoiturage planifié, du transport à la demande, du transport solidaire, du vélo ou de la marche restent souvent limités lorsqu’ils sont pensés séparément. Leur coordination peut en revanche créer une offre plus lisible, plus complète et plus utile pour les habitants.

C’est l’objet du projet de R&D Mobipart, porté par Ecov dans le cadre de France 2030. Il vise à mieux articuler ces solutions dans les territoires peu denses, pour améliorer l’accès à la mobilité tout en réduisant la dépendance à la voiture solo.

Des coûts déjà performants sur les lignes matures, qui vont baisser avec le changement d’échelle

La performance économique des lignes de covoiturage dépend de leur niveau de déploiement et d’usage.

Comme dans les transports publics, une partie importante des coûts d’exploitation est fixe ou peu proportionnelle à l’usage. Les outils numériques, la maintenance, le pilotage, la relation usagers ou l’animation doivent être mis en place pour assurer le service, mais ils n’augmentent pas au même rythme que la fréquentation. Lorsqu’un réseau transporte davantage de passagers, le coût rapporté au voyageur baisse. À mesure que le nombre de réseaux, de lignes et d’arrêts augmente, les coûts fixes sont davantage mutualisés, au niveau de l’opérateur comme au niveau local.

Cette dynamique est déjà engagée : une trentaine de projets de lignes de covoiturage sont aujourd’hui en cours d’exploitation ou de déploiement. L’usage progresse d’année en année sur les réseaux déployés, pour un coût au voyageur transporté en baisse.

Dans les territoires ruraux, les lignes simplifiées présentent déjà des coûts d’exploitation faibles. Elles reposent sur une infrastructure légère et fonctionnent sans application, sans incitations financières et sans garantie départ.

Sur les meilleures lignes autour de Grenoble, dans le Vercors et le Grand Chambéry, les ratios peuvent être inférieurs à 0,10 € / voyageur.km. Avec une infrastructure légère, ces lignes couvrent une palette d’usages du quotidien : elles structurent des pratiques proches de l’autostop, facilitent des trajets domicile-travail, et peuvent aller jusqu’à éviter l’achat d’un véhicule supplémentaire dans certains foyers.

Arrêt de covoiturage dans la communauté de communes du Gévaudan

Sur d’autres territoires, l’usage n’a pas encore atteint les mêmes niveaux, mais reste très additionnel par rapport à l’offre de mobilité existante. Les plus de 300 trajets covoiturés entre les communes de Montfort Communauté en mai 2026 sont par exemple à mettre en lien avec les 246 trajets réalisés via des plateformes de covoiturage planifié, presque exclusivement vers des communes de Rennes métropole (Rennes, Bruz, L’Hermitage).

Réseau de covoiturage Covoit’go de Montfort Communauté

Le coût de ces services, généralement inférieurs à 1 € / voyageur.km, est à comparer à ceux du transport à la demande, souvent supérieurs.

Les lignes express, à haut niveau de service, ont un coût d’exploitation plus élevé. La garantie départ, l’animation, les outils numériques, le pilotage d’exploitation et la relation usagers sont nécessaires pour atteindre ce haut niveau de service.

Conducteurs géolocalisés en temps réel – écran de l’application Covoit’ici Pays Nantais

Ces lignes ont aussi un potentiel de baisse de coût important lorsque l’usage progresse. Sur les lignes express dont l’usage a décollé, le coût pour transporter un passager sur un kilomètre approche déjà 0,30 €. Ce niveau place le service dans des ordres de grandeur performants pour le transport public, et en dessous du coût complet de la voiture solo pour les ménages. Il est plus élevé que celui du covoiturage planifié, parce que le service rendu est différent : départs sans réservation, temps d’attente faibles, garantie de départ et capacité à toucher des usagers qui ne planifient pas leurs trajets. Les lignes express complètent donc le covoiturage planifié, en visant des reports modaux et des parts d’usage sur l’axe qui supposent ce niveau de service.

Ce niveau de coût est atteint alors qu’Ecov se situe encore en amont de sa courbe d’apprentissage industrielle et technologique. La phase d’investissement en cours sert à structurer les métiers et les outils d’étude, de déploiement et d’exploitation nécessaires pour opérer du covoiturage en temps réel à grande échelle, avec des coûts de production plus bas.

Au niveau local, la montée en charge de l’usage et les nouveaux déploiements réduisent aussi le coût pour les collectivités. À mesure qu’un réseau se densifie, les coûts fixes d’exploitation sont amortis sur davantage de trajets : les mêmes outils, les mêmes équipes et une partie des actions d’animation peuvent servir plusieurs lignes, tandis que le maillage plus complet augmente le potentiel d’usage.

La cible est d’atteindre 0,15 € / voyageur.km sur les lignes express matures. Les modes plus capacitaires atteignent ce niveau de coût lorsqu’ils transportent des volumes très élevés. Le modèle économique des lignes de covoiturage est d’atteindre des coûts comparables sur des volumes plus faibles.

Coût de production €/voy.km en fonction du nombre de voyages par jour

La route doit être repensée pour déplacer des personnes, pas des véhicules

Dans le modèle dominant du système voiture solo, l’infrastructure, l’industrie automobile et l’ensemble de l’écosystème voiture sont pensées pour que l’automobiliste effectue son trajet de bout en bout, seul.

Les lignes de covoiturage s’insèrent dans une nouvelle lecture de la route : l’objectif est de transporter des personnes, pas de faire circuler des voitures (”move people, not cars”). L’approche des Services Express Routiers est de penser la route comme un réseau de transports collectifs composé de segments de trajets partageables, et de nœuds permettant ruptures de charges et correspondances.

Une personne peut ainsi rejoindre un arrêt à pied, à vélo ou en voiture, partager un segment de trajet avec un conducteur déjà en circulation ou à bord d’un car, puis terminer son parcours en tramway, en bus, en vélo ou à pied. La voiture ne disparaît pas, elle change de rôle : elle devient une brique d’une chaîne de transport collectif.

Cette logique se traduit par des choix d’aménagement et de pilotage :

  • des arrêts périurbains et ruraux mutualisés car – covoiturage, en lien avec des infrastructures et services de covoiturage planifié, de vélo, trottinette.
  • des arrêts d’arrivée en zones denses avec correspondance avec les transports publics urbains et les modes actifs.
  • une intégration complète du covoiturage dans les politiques publiques de transports publics : études, tarification, information voyageur, communication.


L’irruption imminente des voitures autonomes sur les routes européennes renforce la nécessité de cette approche. Sans action volontariste pour que ces véhicules soient partagés, leur cas d’usage principal sera celui de robots-taxis pilotés par des plateformes privées au bénéfice de clients solvables dans les centres-villes. À l’inverse, ils pourraient devenir une brique des services express routiers sous pilotage public, pour contribuer à une offre de transport express pour tous les territoires.

Les premiers projets de lignes de covoiturage express montrent que le modèle fonctionne déjà lorsque certaines conditions sont réunies. Le potentiel d’amélioration et d’innovation est encore considérable, tant côté opérateurs que via les politiques publiques favorisant le partage de la voiture. L’objectif, atteignable, est de remplacer la dépendance subie à la voiture solo par l’accès à de nouveaux services publics rendant la transition écologique souhaitable pour tous.

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